Les Vois sombres – Interviews – Le Leurre aux Herbiers


Les Voix sombres : retour d’expérience | « Je ne suis pas sûr qu’on soit fait pour écouter notre propre voix extérieure. »

Entre octobre et novembre 2025, parmi ceux qui se sont prêtés au jeu de l’atelier « Les Voix sombres » – une rencontre radiophonique pour explorer l’oralité et la transmission – William et Claudine m’ont livré leur retour d’expérience. Retrouver Victor Duclos et s’asseoir face à lui, un micro entre eux, et simplement parler : ni confession thérapeutique, ni performance, juste une « rencontre en tête-à-tête pour capturer le parfum de leur voix ». Un atelier qui appartient à la fois à soi et à un projet collectif plus vaste puisque les enregistrements seront par la suite conservés aux archives départementales de la Manche.

Dans la cuisine de Claudine, au cœur de la forêt et près d’un feu de cheminée crépitant, c’est une heure d’interview qu’elle appréhende, mais qui file sans qu’elle ne la voit passer. Au Leurre, dans la haute ville, dans cet espace ouvert sur l’extérieur, les passants peuvent apercevoir à travers la fenêtre William s’entretenir avec Victor Duclos.

Lors de cet atelier, le micro de Victor capte plus que des mots : rires, soupirs, silences, et surtout, un rapport à soi rarement exploré. Pour William, professionnel de la culture habitué des micros via ses conférences et chroniques radio, l’atelier s’inscrit dans une démarche quasi scientifique. « Ce qui m’a séduit, c’est la question de la trace, de l’oralité. Je me suis dit : ma voix pourrait témoigner de ce qui traverse l’esprit des gens en 2025 dans ce bout-là de la France. » Chercheur en histoire de l’art, il connaît la valeur des témoignages que l’histoire officielle a tendance à oublier. « On retrouve des actes administratifs, des règlements, mais peu d’éléments affectifs, palpables. »

Claudine, elle, vient avec une intention toute autre. « Au départ, je voulais profiter de cet atelier pour m’enregistrer et raconter une histoire en français à mon petit-fils, un livre que son père adorait lorsqu’il était lui-même petit. » Claudine porte une attention toute particulière à l’oralité et la transmission, de par le métier qu’elle exerça toute sa vie – elle était institutrice – mais aussi parce que sa grand-mère avait grande joie à raconter à ses petits-enfants des histoires, « elle nous chantait des chansons en mettant en place tout un cérémonial théâtral et sa voix résonne encore dans ma tête et les gestes qui l’accompagnaient sont à jamais gravés en moi. »

Pourtant, malgré des parcours opposés, tous deux arrivent avec une même appréhension. William, malgré son expérience radiophonique, confesse : « Ce n’est pas un exercice facile de parler dans un micro. J’utilise beaucoup ma voix, mais je l’écoute assez peu. » Claudine, quant à elle, porte encore le stigmate d’une blessure : alors qu’elle souhaitait poser sa voix sur un montage de photos d’une classe verte, on lui rétorque que sa voix n’est « pas microgénique » et qu’elle ne peut donc pas y participer. Un qualificatif qui la hante encore aujourd’hui, elle qui adore chanter mais dont les cordes vocales ont été abîmées par la cigarette.

« Ce qui est rassurant, c’est ce filtre artistique »

explique William. « Ma voix ne sera pas nécessairement utilisée telle quelle, le projet des « Voix sombres » respecte l’intimité de chaque personne. Donc il n’y avait pas d’enjeu : pas besoin de bien parler, d’être à l’aise, de préparer. Je me suis vraiment senti libre. » Claudine décrit le même basculement : « Très vite, par son attitude, j’ai compris que je n’étais pas dans une conversation. Victor ne me répondait pas, il recevait. Je livrais, il écoutait. » Cette sobriété bienveillante libère alors leur parole. « J’ai dit des choses auxquelles je m’attendais pas, sur l’essence familiale. J’ai dans la tête beaucoup de timbres de voix qui résonnent et je peux en convoquer certains sur commande ». William, lui aussi, se surprend : « J’ai dit des choses que je pensais pas pouvoir dire. Le lendemain, je me suis demandé pourquoi j’ai dit ça ? Mais en fait, il n’y a rien de grave. »

Un détail converge dans les deux témoignages : l’importance de la radio dans leur enfance. Claudine se souvient des « Maîtres du Mystère », cette émission effrayante écoutée en famille. « C’était un moment de radio vraiment privilégié avec mes parents. Et Victor a tout ça en enregistrement ! » William, lui, utilise sa voix comme partition : « Quand j’ai une idée ou de l’inspiration, je m’enregistre des mémos vocaux que je réécris après. Puis après, je lis à voix haute, je répète, je cherche le bon rythme. L’oralité est mon outil de composition. »

« Je n’aime pas écouter ma voix », avoue William. « Il y a une voix intérieure qu’on écoute quand on parle, et cette même voix extérieure que les autres perçoivent. Je ne suis pas sûr qu’on soit fait pour écouter notre propre voix extérieure. » Pourtant, il réécoutera : « Je me suis fait surprendre. Je ne pensais pas que ça allait porter autant de réflexion par rapport à moi-même. » D’ailleurs, « il y a eu beaucoup de silences, et je crois que parfois les silences sont importants », note William.

Cet enregistrement les interroge différemment. William y voit une archive territoriale : « Peut-être que ça ne sera jamais utilisé, que personne ne l’écoutera jamais, et ce n’est pas grave. Mais c’est comme un état des lieux émotionnel du territoire à un moment donné. » Pour Claudine, cet enregistrement est plus intime, et incertain. « Je ne suis pas sûre que ma voix intéresse quelqu’un après moi. » Sa famille est réduite, les liens distendus. « Autant moi j’aurais bien aimé avoir la voix de mes parents… » Mais elle réfléchit désormais à laisser des traces volontaires, à enregistrer d’autres choses pour son petit-fils. « Ça m’a permis de me dire : je vais laisser des traces. »

À la fin de l’entretien, chacun cherche le mot juste pour décrire le souvenir de cet atelier. Pour William, c’est le mot « bienveillance. Victor a la juste place, le juste rôle, et tout en douceur. » Claudine, elle, hésite entre la confiance et la paix, puis répond : « la phrase Tout va bien. Car quoique je disais, la posture de Victor me rendait sereine. »

Grâce à cette recherche sur l’oralité et la transmission, William, habitué à utiliser sa voix professionnellement, découvre qu’il peut aussi la donner sans enjeu, ni performance. Quant à Claudine, qui pensait raconter une histoire à un de ses petits-enfants éloignés, elle finit par se raconter elle-même. Et grâce à cet atelier, elle souhaite réaliser des enregistrements réguliers, pour laisser des échantillons de voix à sa postérité.

Le « Grand Bavardage » – moment de restitution collective des voix – approche. Le 19 décembre prochain, une trace vocale de leur enregistrement leur sera remise sous la forme d’une clé USB. Pour qu’ils puissent écouter leurs voix, ou la remettre à leurs proches, tel un héritage mémoriel. Un événement festif ouvert au public, pour échanger un moment de danse et de discussion avec les participants des ateliers.

Le regard d’Apolline Limosino